Turkestan and the fate of the Russian Empire

Daniel Brower
London – New York, Routledge Curzon, 2003, 213 p.

Ce livre traite du colonialisme russe en Asie centrale à partir de la conquête, dans la seconde moitié du XIXe siècle, jusqu’à l’effondrement de l’empire tsariste en 1917. Durant cette période, le Gouvernement général du Turkestan, à savoir l’administration coloniale, fut confié directement aux militaires. Ces derniers suivaient les indications et les ordres provenant de Saint-Pétersbourg, mais ils avaient besoin d’interlocuteurs dans la population locale et devaient donc trouver des terrains de compromis et de collaboration avec les autochtones. Ce rapport contradictoire constitue le fil conducteur du livre. Daniel Brower enquête sur la difficile « rencontre » coloniale et montre qu’il y eut des projets d’implication de la société du Turkestan, mais qu’ils s’enlisèrent dans des pratiques conservatrices et autoritaires. L’incapacité à réaliser de façon cohérente une politique de réforme constitua, selon Brower, un drame qui concerna tout l’empire et le mena à l’effondrement. L’ouvrage trouve donc sa place, et avec succès, parmi les études historiques sur l’Asie centrale, et en même temps il dialogue avec les études générales sur l’empire comme celles de Geoffrey Hosking et Andreas Kappeler. La thèse de Brower, et c’est en cela que l’auteur diffère de ces deux historiens, consiste dans la conviction que, au niveau micro — celui de la colonie de l’Asie centrale (tout est relatif) —, on peut voir en profondeur et dans leur complexité des phénomènes qui ont des dimensions plus vastes et touchent tout l’empire. Les réformateurs se plaçaient dans la lignée des réformes réalisées par Alexandre II et pensaient que l’abolition du servage avait ouvert la voie à la parité de droits pour tous les sujets, y compris ceux de la colonie du Turkestan. Ils soutenaient un nouvel ordre civil basé sur la construction d’un sentiment commun d’appartenance propre à toutes les populations comprises dans les confins impériaux. L’édification de l’empire exigeait un graduel rapprochement des cultures et des modes de vie. Cette conception reposait sur une thèse fondamentale : la conviction qu’il n’existait entre les peuples aucune différence insurmontable de culture et que donc le processus de rapprochement pouvait s’opérer, même s’il était inévitable que se produisent des résistances. Le point d’attraction était représenté par les Russes, les autres peuples devant progressivement se russifier (on utilisait alors le terme obrusenie, qui signifie « devenir russe») en choisissant d’abandonner leurs propres traditions pour devenir sujets de l’empire. Il existait évidemment plusieurs façons d’appréhender les politiques visant l’assimilation ; la conception dominante était celle qui, à cette époque, traversait toute l’Europe : positiviste, confiante dans un développement linéaire de l’humanité, et coloniale. L’empire ainsi reconnaissait que le Turkestan était une de ses colonies et revendiquait un rôle civilisateur ; les Russes devaient être considérés comme les « frères aînés » des autres peuples encore en retard dans leur croissance. Comme Daniel Brower le souligne, la politique coloniale russe était attentive et critique envers celle que menaient les puissances européennes, mais elle n’en différait pas fondamentalement dans ses pratiques. Les conservateurs, qui s’opposaient à cette conception de l’empire, soutenaient que, parmi les peuples, il existait des différences absolues de culture. Selon eux, au Turkestan, l’islam était l’expression d’une unicité irréductible et incompatible que l’empire ne pouvait intégrer et que donc il devait combattre. Les autorités centrales de l’empire, tout en transformant sensiblement leur politique envers les colonies, restèrent fondamentalement sur des positions réformatrices et poursuivirent une politique de tolérance envers l’islam, entamée longtemps auparavant, durant le règne de Catherine. Les instances conservatrices vinrent surtout de la base, des militaires qui se trouvaient sur le terrain. Ceux-ci affirmèrent souvent que le Turkestan constituait une « différence » fondamentale dans l’empire et que celle-ci ne pouvait être surmontée qu’avec des pouvoirs exceptionnels : l’empire autocratique conservait ses traditions autoritaires.

En réalité, ces deux voies, conceptuellement opposées, ne se différenciaient pas nécessairement dans le domaine de la pratique, parce que les réformateurs étaient enclins à imposer le changement au nom du progrès, tandis que les conservateurs, tout en tendant vers des méthodes autoritaires, ne pouvaient pas réduire le gouvernement colonial au seul usage de la force.

Dans les premiers temps de l’administration coloniale, Dimitrij Miljutin, le ministre de la Guerre, dont dépendait le Gouvernement général du Turkestan, affirmait que l’autorité de l’empire et ses lois devaient être appliquées partout, en Asie centrale comme dans toutes les autres régions. Konstantin von Kaufman, qui à cette époque gouvernait la colonie, demanda des pouvoirs forts pour mettre en pratique la volonté du ministre et gouverna de façon paternaliste et autoritaire. À Saint-Pétersbourg on affirmait avec insistance qu’au Turkestan il ne fallait pas imposer un ordre qui aurait pu détruire les modes de vie locaux. Kaufman suivit ces indications et, prudemment, n’intervint pas dans les affaires internes de la vie islamique, préférant officiellement l’ignorer. Il était convaincu que le progrès allait entraîner la disparition de l’islam. À ses yeux, le gouvernement russe devait mener à une transformation progressive des coutumes locales. Il était toutefois opportun d’en accélérer le rythme et de prendre des mesures pour favoriser le changement des modes de vie. Selon Kaufman, il était particulièrement utile de confier à l’administration coloniale la tâche de s’occuper des mariages, afin de contribuer à libérer les femmes musulmanes et à stimuler le changement social et l’évolution des coutumes. C’est une idée qui fera son chemin au siècle suivant.

L’importance attribuée à la russification impliquait que l’on s’intéresse à la société locale et que l’on étudie avec soin les peuples et leur culture. Brower traite avec attention le rôle joué par les orientalistes et les ethnographes dans la politique coloniale. Du temps de Kaufman et aussi par la suite, des expéditions géographiques, des expositions et des publications fournirent du matériel aux administrateurs et un écho populaire à l’image de l’empire civilisateur. Le réformisme s’adressait à l’ethnographie pour concrétiser les projets d’assimilation, mais quand, dans la colonie, survenaient des conflits, les conservateurs posaient de nouveau la question de la « différence » islamique et par conséquent évoquaient la nécessité d’employer la force. Brower offre une lecture synthétique mais efficace des deux principales révoltes de la fin du siècle. La première eut lieu à Tashkent en 1892 et fut retenue dans l’histoire comme la « révolte du choléra » parce qu’elle éclata au cours d’une épidémie. La cause de cette rébellion furent les mesures imposées par l’administration russe pour enrayer la diffusion du choléra, mesures jugées par les habitants comme fortement préjudiciables à leurs traditions et à leur foi. Selon les colonisateurs, c’était un conflit de civilisation : d’un côté la science des médecins russes, et de l’autre les croyances des musulmans. La seconde révolte eut lieu en 1898 dans les campagnes du Ferghana où était produit le coton, près de la petite ville de Andizhan. Comme dans la précédente, un ishan guida les rebelles. Les adeptes d’une confrérie islamique se mobilisèrent dans la « guerre sainte » contre les Russes, ensuite vint la répression et enfin l’éloignement forcé de la population musulmane des villages où s’était déclenchée la révolte. La « différence » islamique était revendiquée par les insurgés qui firent de l’islam leur étendard. L’administration sentit cette menace et les généraux s’en servirent pour justifier les mesures de répression sévères qui furent prises alors.

Cette menace servit d’explication facile, utile pour résoudre les conflits de façon autoritaire. La révolte fut ainsi simplement expliquée comme le résultat de l’action de dangereux fanatiques et personne n’enquêta sur les motifs qui poussèrent les paysans musulmans à la révolte, à savoir la situation de crise subie par les campagnes à cause d’une chute brusque des prix du coton, ou bien le rôle ambigu des représentants de la population locale dans l’administration coloniale. C’est seulement dix ans plus tard qu’une commission envoyée de Saint-Pétersbourg et dirigée par le comte Palen fut chargée de réfléchir à ces problèmes. L’objectif de cette mission était d’analyser le rapport entre l’administration et la population locale afin de suggérer des mesures pour réformer le gouvernement militaire de la colonie. Les réformateurs arrivèrent donc des années après la répression, et ils firent des propositions qui ne furent pas prises en compte.

La situation au Turkestan se fit plus tendue durant la dernière décennie de l’empire. Pendant ces années-là, Saint-Pétersbourg favorisa le déplacement d’une marée humaine de colons qui se déversèrent dans la colonie, provoquant la rupture de tout projet de colonisation graduelle et de tout compromis avec la population locale. Le gouvernement central qui, dans le passé, avait en général favorisé des mesures plus prudentes, était poussé par la préoccupation du manque de terre dans les régions européennes et des révoltes paysannes, et sous-estimait la situation critique dans laquelle se trouvait la colonie. Les colons cherchèrent des terres surtout dans le Semirec’e, région orientale du Turkestan habitée par des nomades kirghiz. L’administration locale de cette région avait essayé de convaincre Saint-Pétersbourg de tenir compte de la faible capacité d’accueil de ce territoire à cause du manque de terres et surtout d’eau, mais elle ne fut pas écoutée. La colonisation se transforma ainsi en un conflit ouvert. La situation empira en 1916, quand la Russie en guerre ordonna aux nomades de fournir des milliers d’hommes pour travailler au service de l’armée. Les villages russes furent attaqués par des bandes à cheval armées de bâtons, de lances et de couteaux. Une répression très violente s’ensuivit. Brower soutient à juste titre que ces événements marquèrent l’échec définitif des réformateurs : désormais Saint-Pétersbourg ne se préoccupait plus que des besoins immédiats de la Russie et n’avait d’autre projet pour la colonie que celui d’en tirer des hommes et des ressources ; et au Turkestan la révolte, menace cette fois concrète, poussa l’armée et les colons à s’acharner sur les nomades. Entre-temps, dans les milieux de l’administration, circulaient des informations sans aucun fondement tendant à expliquer la révolte comme le résultat d’un complot panislamique ou panturc, guidé par les ennemis turcs. La répression fut un gigantesque massacre. Pour les survivants, l’administration élabora un projet de déplacement forcé et de concentration sur des pâturages de zones montagneuses de façon à libérer des terres pour la colonisation et la sédentarisation des tribus qui n’étaient plus à même de continuer le nomadisme. Les autorités russes s’étaient orientées lucidement vers un colonialisme intérieur qui suivait le modèle américain appliqué dans les terres des Indiens : colonisation paysanne et concentration des nomades dans des réserve.

Le manque de vigilance de Saint-Pétersbourg et l’incapacité du gouvernement local ne furent pas les seules causes de l’explosion de la révolte, et la répression ne fut pas seulement l’¦uvre d’une armée brutale. Des dynamiques sociales difficiles à maîtriser étaient à l’¦uvre, et Daniel Brower semble un peu les sous-estimer. En effet un conflit se préparait dont les sujets agissaient avec une relative autonomie: les colons et les soldats démobilisés, réunis en bandes armées, collaboraient à la lutte contre les nomades; ils allaient bientôt devenir les auteurs de la révolution dans la colonie. L’année 1916 marqua effectivement l’échec de tout projet d’ordre civil dans la colonie. À cet ordre avaient aspiré non seulement la partie la plus sage et la moins agressive des Russes, mais aussi les forces progressistes islamiques. Fin 1916, Aleksandr Kerenskij arriva au Turkestan pour enquêter sur les événements. Il rapporta ensuite à la Douma de Saint-Pétersbourg que la responsabilité de la révolte devait être attribuée à la politique coloniale de l’empire. Quelques mois plus tard, le tsarisme s’effondra et le Gouvernement provisoire se trouva à la tête de la Russie. Les intentions réformistes devinrent plus fortes et plus cohérentes et trouvèrent des partisans au Turkestan, comme les jadid, l’Alash Orda et beaucoup d’autres organisations musulmanes. Mais les espérances s’évanouirent vite face à la nouvelle vague autoritaire qui accompagna dans la colonie l’avènement des bolcheviks, puis la normalisation violente appliquée par l’Armée rouge.

Daniel Brower donne une interprétation convaincante du colonialisme russe, de l’incapacité de l’empire à se réformer et par conséquent de sa chute. Son étude s’arrête en 1917, mais elle permet d’entrevoir les conséquences que produira le tournant bolchevik. Dans la période soviétique en effet seront reprises des politiques déjà expérimentées au cours du colonialisme impérial : la prédominance de la minorité russe dans le pouvoir, la création de classes de médiation et la russification. Le régime soviétique sera beaucoup plus agressif envers la société locale, il en combattra les traditions, réprimera violemment les classes cultivées formées avant la révolution et, parmi celles-ci, les jadid et l’Alash Orda, et détruira les institutions islamiques. L’URSS saura ensuite manipuler les identités collectives, elle créera des groupes nationaux soviétiques, construira une nouvelle administration divisée en territoires nationaux et appliquera une politique d’affirmative action en faveur de la population locale. L’expérience du colonialisme impérial sera donc très utile à la domination soviétique.

Marco Buttino